lundi 20 septembre 2010

SUR UNE RELECTURE DU DUENDE par Alain Moreau



LORCA ET LE DUENDE

...en ces temps d’interdiction de la corrida, et ce qu’il nous enseigne sur les <arts> et l’<art>  vivant...

Le texte de Lorca sur le duende[1] mêle une réflexion sur la muse, sur l’ange et sur le duende à une réflexion sur la mort ; et l’une des pensées les plus profondes sur ce qui distingue l’art véritable de l’art non seulement de pacotille mais aussi d’Académie.
La muse, dit Lorca – particulièrement en poésie – inspire, souffle ; dicte parfois ; et parfois ce qu’elle dicte n’est pas dépourvu d’enluminures, rubans et falbalas ; d’où toute cette poésie fabriquée sans inspiration ; où sont les dieux de Platon ? Pour que la poésie atteigne à sa vérité profonde, intrinsèque, son entéléchie, il faut, nous dit Lorca, du duende.
Qu’est-ce que le duende ? Une sorte de daimon socratique, dit-il encore bizarrement, et même de diablotin à la Descartes ! On est loin des « rêveurs à nacelles »[2] !
L’ange soigne, protège, annonce ; il fait descendre sa grâce sur les mortels, à lui seul fera-t-il que cela s’incarne ? Le duende, lui, s’enracine ; il monte ensuite dans tout le corps, depuis la plante des pieds jusqu’à la tête, déroule ses figures, voyez la danseuse de flamenco ! C’est une flamme, le chant l’accompagne, cante jondo ; lui aussi monte des tréfonds, lui aussi est corps physique et par la voix, incarnation.
Musique, danse, poésie dite, on retrouve là les Mousai des Grecs, ce que nous appelons les Muses. Pour que le duende se manifeste, il faut des muscles et des nerfs, de la voix, auxquels le geste donne corps, les sons donnent corps.
L’homme, décidément, est un singe et un perroquet ! Il jouit de gesticuler et de vocaliser.

Le duende a partie liée avec la mort. On le voit dans la corrida ; Lorca la nomme <cultissima>, « messe où l’on adore un dieu sacrifié »[3]. Ce ne sont pas les belles passes des « artistes » de la corrida qui en font la vérité, c’est l’instant fatal, celui de la mise à mort, parce que le torero y engage lui-même sa vie[4]. C’est là que la Muse est écartée, que l’ange n’a plus sa place, car les enluminures (malgré Rimbaud) n’y ont plus part, car de protection point, d’annonciation de quoi ?, de guérison c’est tout ou rien, le torero sera encorné ou pas.
La grande poésie n’atteint cela que lorsque Villon attend effectivement la mort dans sa prison, Ronsard implore celle-ci de lui apporter enfin le sommeil, Phèdre défaille sous les feux de la passion, comme celui qui n’aimait pas les hommes, Alceste.
Le duende anime la poésie de la négritude et la fait se dresser - bien plus haut que tous les griots - tel un arbre tutélaire, un corps nègre. Que cette poésie ne puisse qu’être dite, voilà bien la preuve que le duende l’habite ! De même la musique de Bartok dont l’Allegro barbaro rejoint le Barbare de Césaire.
Le duende, c’est le rythme, c’est la cadence et c’est la mort qui s’invite : « Tu t’en vas sans moi, ma vie », « Nausée ou c’est la mort qui vient ? »[5].
Le duende, c’est le visage de revenant de Jumièges, c’est « le chef d’œuvre du destin » de la Victoire de Samothrace[6], c’est Cuirassé Potemkine lorsqu’il relève ses canons ; c’est ce qui fait tenir en l’air le danseur comme le dit Lorca, et ce qui monte dans le regard des portraits de Rembrandt comme l’aura autour des visages de Léonard.
Le duende surgit d’aventure[7]. Jamais il ne peut être fabriqué ni prévu, il entre par la fenêtre quand vous lui préparez la table et le lit et lui ouvrez grand la porte ; il s’en va comme il est venu et souvent il gît là où vous l’attendriez le moins. Hélas ! pour le reconnaître, il faut des oreilles fines et des yeux pers – à défaut d’une simplicité de bonne aloi. Cette simplicité s’est perdue au même titre que la conscience de la mort.



[1] Jeu et théorie du duende (Juego y teoria del duende).
[2] Musset.
[3] Mesa donde se adoro un dios sacrificado.
[4] Peut-être n’est-ce pas un hasard si un artiste de la photographie – Cartier-Bresson - appelle l’instant du déclic «l’instant fatal ».
[5] Michaux.
[6] Malraux.
[7] Jean de la Croix.







samedi 18 septembre 2010

CRACHER CONTRE par Aude Rubin de Cervens.


1- SUR LE QUAI
Un jour quand je serai grande je serai méchante.
Flingue à la place du cœur, grenade dégoupillée en guise de merci.

2- DANS LE METRO
Avec leurs idées serrées à la gorge et leur éducation nouée à la culotte, les gens aux idées bien arrêtées sont des sacs poubelles qui dégueulent à la fin de la journée.

3- ON CREVE SAINT-LAZARE !
Mozart est le seul bulldozer au monde qui me rend calme durant les grèves.

4 - GYMNASTIQUE DE BOUCHES DANS LE WAGON N°1
On oublie l’essence des mots et on se sert que du carburant

5- PANNE DE SIGNALISATION, INCIDENT VOYAGEUR, FUITE DE CATENAIRES, GENS SUR LES VOIES
Que les éboueurs soient remplacés par les terroristes, meilleurs nettoyeurs que ceux de la Mairie de Paris.

6- EN ATTENDANT SIFFLER LE TRAIN
Les pingouins sur la banquise attendent leur train palmé

7- DE L’ART CONTENT POUR RIEN?
Affiches plaquées les unes sur les autres : Raushenberg,
des tags: New York, naissance et l’implosion du graffitti,
du bruit : expérimentation électronique,
trous dans le mur, gifle du trait : photographie de Brassai,
sinon…
une affiche reste affiche, des graffs  gribouillis, le bruit épuisant, des trous fatalement trous mais c’est vous qui voyez

8 - DERRIÈRE LA LIGNE JAUNE
Même les crachats les plus embrumés et les trains enroués, saucissonnés dans leur brouillard, wagonnent plus de gaieté que leurs gueules goudronnées.

9- INFORMATION VOYAGEUR
Ramer tous les jours dans le wagon fantôme disais-je à mon docteur
- Requiem de Brahms matin, midi et soir, martela-t-il.

10- SENSUALITE WAGONALE
Compartiment de six places pour moi seule.
Wagon devant.
Rails de mauvaise humeur masturbant voyageurs.
Féroce,
J’éclate en moi-même.

11- CORRESPONDANCE
Entre chair et fer, la vie se cabre.
Sifflement de la machine. Silence assourdissant des voyageurs.
Ici, tout se croise … sans se rencontrer.

12-  NANTERRE PURGATOIRE
Lieu où le train expire.
Vies pressées quittent les rails.
L’heure des tractations souterraines a sonnée.

13- SADO-WAGO
Approche ta joue contre le métal hurlant pour la raclée.


14 - PIGEON VOYAGEUR
Un lacet de tennis dénoué fait dérailler ton voyage.
Le train a une montre plus puissante que la tienne.
Le temps de te relever, son branle l’a emportée avec lui.
Le train quelque part, ton patron dans le café, toi sur le quai,
tes lacets noués sur tes tennis.


15-CHANGEMENT D’ AIGUILLAGE
J’ai trempé le train dans mon café, grignoté quelques voyageurs, pris mon ticket zones 1-4 pour déguster un yahourt bulgare, regardé l’heure de la prochaine correspondance pour le déjeuner.
Voyage agréable.

16-CARGAISON SNCF
Ça rumine sec dans le wagon.
Dans un concours agricole, aucune vache ici présente, n’aurait décrochée le label rouge.

17-VISION I
-Hey Vox populi;
Vois-tu le corset du rail qui se déhanche sous le caresse mordante du train?

18-CONSTAT
Train: sac à purin transbahuté de gare en gare.
Des gens hurlent dedans.
Rage de leur rêve à l’anse déchiquetée.

19- VISION II
Plantés dans le bitume, les poteaux tètent leurs forces aux veines du rail.
Bientôt, ils cavaleront sur les voies.

20- VISION III
Sous nos pieds; les incertitudes
En creusant
On trouve l’un sur l’autre
La ténacité du rail; la puissance du train
Accompagné de toute la force du monde:
Ils coïtent.

21- DARE-DARE
Gare: gens pressés de sortir de leur pulpe. Secouer leur jus.
Pressée de mettre le mien au frigo: la maison.

22- MEUH
Aujourd’hui sur le quai, troupeau tête baissée, herbe pas fraîche.
Broute le fond de ses pensées en dévorant pissenlits par la racine.

23- ATTENTION A LA FERMETURE DES PORTES
Parfois, le train n’offre pas que le gîte et le couvert du voyage.
Sandwich d’une conversation rafraîchissante entre deux feuilles de stations.
A pleines dents je mords dans l’instant.

24- SIGNAL D’ALARME
Wagons de colère enfilés tout au long du trajet.
Perles noires massacrant mon cou et font grogner le cri.
Silencieusement.

25- TAMBOUILLE
Attention! Ça sent le brûlé!
Ne soulève pas le couvercle du train
L’envie de vivre accroche au fond de la casserole.

26- INTERROGATION VOYAGEUR
Est-ce que les trains se sniffent le derrière comme le font les chiens?

27- C’EST MICHELINE QUE V’LA!
Train: couette ronronnant à la queue longue et agitée

28- TRAINJET
 Trouée de lumière dans le train.
Canevas des voyageur percé à jour;
leur sourire tiendra-t-il sur le rail?

29- L’ANTRE DU METAL
Le train défonce notre calme à grands coups de bélier:
Rapport sexuel qui aurait mal tourné.

30- DEDANS
Adjectifs dans la bouche comme chewing-gums dans les trains.

31- ESPRIT NAIS-TU... LA?
Les trains nous respirent c’est d’ailleurs pour ça qu’ils nous secouent

32- SUR LES RAILS
Le train comme le messie, le travail le sacrement.

33- RATURE
Le train s’écrit avec le stylo du rail.
Nous sommes sur la ligne; ses pattes de mouche.

34-  RÉVEIL MATIN
Voyageurs debout.
Train couché sur les rails. Baille en sonnant l’ouverture des portes.
Pareil à nous... au saut du lit.

 35- DENERVEZ VOUS, MERDE !
Train: pavé de rumsteck roulant des mécaniques.
Voyageurs: dénervés de  substance ; ils déraillent.

36- MIAM MIAM
Bâillement d’un maladroit avale les  assoupis.
Repas du chat pour le soir.

37-  MIJOTE D ARÔMES SNCF
Train; bouquet garni
Pari de la journée: passer au travers des branches de persil et de thym… sans se faire harponner.


Pour mordre dans les fesses de la tiédeur