LORCA ET LE DUENDE
...en ces temps d’interdiction de la corrida, et ce qu’il nous enseigne sur les <arts> et l’<art> vivant...
Le texte de Lorca sur le duende[1] mêle une réflexion sur la muse, sur l’ange et sur le duende à une réflexion sur la mort ; et l’une des pensées les plus profondes sur ce qui distingue l’art véritable de l’art non seulement de pacotille mais aussi d’Académie.
La muse, dit Lorca – particulièrement en poésie – inspire, souffle ; dicte parfois ; et parfois ce qu’elle dicte n’est pas dépourvu d’enluminures, rubans et falbalas ; d’où toute cette poésie fabriquée sans inspiration ; où sont les dieux de Platon ? Pour que la poésie atteigne à sa vérité profonde, intrinsèque, son entéléchie, il faut, nous dit Lorca, du duende.
Qu’est-ce que le duende ? Une sorte de daimon socratique, dit-il encore bizarrement, et même de diablotin à la Descartes ! On est loin des « rêveurs à nacelles »[2] !
L’ange soigne, protège, annonce ; il fait descendre sa grâce sur les mortels, à lui seul fera-t-il que cela s’incarne ? Le duende, lui, s’enracine ; il monte ensuite dans tout le corps, depuis la plante des pieds jusqu’à la tête, déroule ses figures, voyez la danseuse de flamenco ! C’est une flamme, le chant l’accompagne, cante jondo ; lui aussi monte des tréfonds, lui aussi est corps physique et par la voix, incarnation.
Musique, danse, poésie dite, on retrouve là les Mousai des Grecs, ce que nous appelons les Muses. Pour que le duende se manifeste, il faut des muscles et des nerfs, de la voix, auxquels le geste donne corps, les sons donnent corps.
L’homme, décidément, est un singe et un perroquet ! Il jouit de gesticuler et de vocaliser.
Le duende a partie liée avec la mort. On le voit dans la corrida ; Lorca la nomme <cultissima>, « messe où l’on adore un dieu sacrifié »[3]. Ce ne sont pas les belles passes des « artistes » de la corrida qui en font la vérité, c’est l’instant fatal, celui de la mise à mort, parce que le torero y engage lui-même sa vie[4]. C’est là que la Muse est écartée, que l’ange n’a plus sa place, car les enluminures (malgré Rimbaud) n’y ont plus part, car de protection point, d’annonciation de quoi ?, de guérison c’est tout ou rien, le torero sera encorné ou pas.
La grande poésie n’atteint cela que lorsque Villon attend effectivement la mort dans sa prison, Ronsard implore celle-ci de lui apporter enfin le sommeil, Phèdre défaille sous les feux de la passion, comme celui qui n’aimait pas les hommes, Alceste.
Le duende anime la poésie de la négritude et la fait se dresser - bien plus haut que tous les griots - tel un arbre tutélaire, un corps nègre. Que cette poésie ne puisse qu’être dite, voilà bien la preuve que le duende l’habite ! De même la musique de Bartok dont l’Allegro barbaro rejoint le Barbare de Césaire.
Le duende, c’est le rythme, c’est la cadence et c’est la mort qui s’invite : « Tu t’en vas sans moi, ma vie », « Nausée ou c’est la mort qui vient ? »[5].
Le duende, c’est le visage de revenant de Jumièges, c’est « le chef d’œuvre du destin » de la Victoire de Samothrace[6], c’est Cuirassé Potemkine lorsqu’il relève ses canons ; c’est ce qui fait tenir en l’air le danseur comme le dit Lorca, et ce qui monte dans le regard des portraits de Rembrandt comme l’aura autour des visages de Léonard.
Le duende surgit d’aventure[7]. Jamais il ne peut être fabriqué ni prévu, il entre par la fenêtre quand vous lui préparez la table et le lit et lui ouvrez grand la porte ; il s’en va comme il est venu et souvent il gît là où vous l’attendriez le moins. Hélas ! pour le reconnaître, il faut des oreilles fines et des yeux pers – à défaut d’une simplicité de bonne aloi. Cette simplicité s’est perdue au même titre que la conscience de la mort.
